Le taureau noir des collines, la frontière qui approche

Le taureau noir des collines, la frontière qui approche

Il y a des publicités qu'on oublie avant même le prochain virage. Et d'autres qui deviennent le paysage.

Le taureau noir des routes d'Espagne est de celles-là.

Pour des générations d'enfants de la diaspora, il n'a jamais vendu quoi que ce soit. Posé sur ses collines, immense et muet, il disait une seule chose : estamos quase. On arrive. Le Portugal commence bientôt.

Une publicité née en 1956

À l'origine, pourtant, c'était bien une publicité. En 1956, la maison Osborne, installée à El Puerto de Santa María en Andalousie, commande à l'agence Azor un panneau routier pour son brandy Veterano. Le directeur artistique de l'agence s'appelle Manolo Prieto. Il propose une silhouette de taureau de combat, noire, découpée sur l'horizon.

La marque refuse le croquis. Trop rustique, plus digne d'un élevage que d'une maison de spiritueux. Prieto y croit. Il fait le voyage jusqu'à El Puerto de Santa María, sa propre ville natale, pour défendre son dessin. Il gagne.

Le premier taureau est planté en 1957 à Cabanillas de la Sierra, sur la route de Burgos. Quatre mètres de haut, en bois, les cornes blanches, le nom de la marque peint en grand. La pluie ronge le bois. En 1961, on passe à la tôle, sept mètres.

La loi qui voulait l'effacer l'a fait grandir

C'est ici que l'histoire bascule. En 1962, une norme oblige à éloigner les panneaux publicitaires de la chaussée. La marque ne recule pas. Elle agrandit. Le taureau atteint quatorze mètres, la hauteur d'un immeuble de quatre étages, pour rester visible de loin.

Il n'a pas grandi par ambition. Il a grandi parce que la loi le poussait au loin.

En juillet 1988, la loi des routes interdit toute publicité visible depuis les routes nationales. Alors la marque efface son propre nom. Le taureau reste, tout noir, sans un mot. Et sans lettres, il commence à ressembler à autre chose.

En 1994, un nouveau règlement ordonne le retrait de tous les taureaux restants. Le pays se soulève. Mairies, régions, artistes, journaux. La campagne s'appelle Salvemos al toro, sauvons le taureau. Une amende tombe pourtant, avec un ordre de démolition. La marque fait appel.

Le 30 décembre 1997, le Tribunal suprême espagnol tranche. Il ne nie pas que le taureau soit une publicité. Il écrit simplement que doit prévaloir l'intérêt esthétique et culturel que la collectivité lui a attribué. Une publicité sauvée par la justice parce qu'elle était devenue un paysage.

Il en reste aujourd'hui environ quatre-vingt-dix, debout sur leurs collines.

Le compteur des enfants de la banquette arrière

Nous, on ne connaissait pas cette histoire. On ne lisait aucune pub, il n'y avait plus rien à lire.

On comptait.

Un taureau. Deux taureaux. Trois taureaux. Chacun rapprochait la frontière. Chacun était une promesse : la nuit d'autoroute allait finir, l'odeur du café dans un thermos, la voix du père qui disait bientôt. Le taureau noir était notre borne kilométrique du cœur, celle qui mesurait la distance en impatience.

Et au retour, fin août, on faisait semblant de ne pas le voir. Parce qu'à l'envers, chaque taureau disait le contraire. Le pays qui s'éloigne. C'est peut-être la définition la plus simple de la saudade, cette émotion que nous racontons dans notre article Saudade, l'émotion portugaise intraduisible.

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Le taureau et nous

Il y a quelque chose de très portugais dans cette histoire espagnole. Un signe commercial devenu signe d'appartenance, malgré lui, par la seule force de ceux qui le regardaient. Comme le fado est né dans les tavernes avant de devenir une âme, ce que nous racontons dans Le Fado, l'âme du Portugal qui ne se traduit pas.

Le taureau appartient à une marque. Le souvenir, lui, n'appartient qu'à nous.

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Cet été encore, sur l'autoroute, un enfant collera son front à la vitre. Et quelque part sur une colline, un taureau noir lui dira sans un mot : estamos quase.

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