Fátima : ce qu'un creux de colline veut dire dans nos familles
Il y a des lieux qu'on visite. Et d'autres où l'on va.
Fátima est de ceux-là .
Personne dans nos familles ne dit qu'il part visiter Fátima. On dit qu'on y va. La nuance tient dans un mot, et elle dit tout.
Un creux de colline, en 1917
Le 13 mai 1917, trois enfants gardent des bêtes à la Cova da Iria, un creux de terrain à quelques kilomètres du village. Lúcia dos Santos a dix ans. Ses cousins Francisco et Jacinta Marto en ont huit et sept.
Ils racontent avoir vu une dame vêtue de blanc au-dessus d'un petit chêne vert. Elle leur aurait demandé de revenir le 13 de chaque mois, et de réciter le chapelet.
Le Portugal de 1917 n'est pas un pays disposé à écouter ça. La République est jeune, anticléricale, et la guerre saigne l'Europe. On ne croit pas les enfants.
Le bruit se répand quand même, de ferme en ferme, par les chemins. Ils sont une poignée en juin, quelques milliers en juillet. En août, l'administrateur du district les fait enfermer et les interroge pour leur faire dire qu'ils ont menti. Ils ne le disent pas. En septembre, ils sont vingt-cinq à trente mille dans le creux de la colline.
Le 13 octobre 1917, ils sont cinquante à soixante-dix mille dans la boue. Il pleut depuis le matin. Puis les nuages s'ouvrent, et la foule raconte avoir vu le soleil tourner dans le ciel. Croyants et moqueurs, ceux qui étaient venus prier et ceux qui étaient venus rire.
L'Église mettra treize ans à se prononcer. Le 13 octobre 1930, l'évêque de Leiria déclare les apparitions dignes de foi. La basilique, commencée en 1928, sera achevée en 1953. En 2017, pour le centenaire, le pape François canonise Francisco et Jacinta, morts enfants dans la grippe espagnole.
Ce que Fátima veut dire dans nos familles
Mais ce n'est pas cette histoire-là qu'on nous a transmise.
Ce qu'on a reçu, c'est une bougie qu'une grand-mère allume dans une cuisine, à des centaines de kilomètres du sanctuaire. Un chapelet en bois posé sur une table de nuit, tellement passé entre les doigts que les grains sont polis. Une image encadrée dans le couloir, entre une photo de mariage et un calendrier.
👉 C'est cette image-là qu'on a voulu dessiner : Poster "Senhora de Fátima"
C'est une promessa, aussi. Une promesse faite tout bas, un soir où quelqu'un était malade. Si ça s'arrange, j'y vais.
Et quand ça s'arrange, on y va. À pied parfois, sur des routes de campagne, avec un gilet fluorescent et des chaussures qui font mal. Des femmes traversent l'esplanade à genoux, sur la bande de pierre lisse prévue pour ça. Personne ne les regarde comme si c'était étrange. C'est un geste qui a un nom et une place.
Le soir, les cierges dessinent une rivière de lumière sur la place. C'est le moment que les enfants retiennent, longtemps après avoir oublié le reste.
👉 Le sanctuaire et sa procession de bougies : Poster "Fátima"
Le 13 août, quand tout le monde est lÃ
Les pèlerinages ont lieu le 13 de chaque mois, de mai à octobre. Le 13 mai et le 13 octobre rassemblent le plus de monde.
Mais pour nous, il y a une autre date.
Le 13 août tombe au milieu du mois où la diaspora est au pays. Les voitures immatriculées en France, en Suisse, au Luxembourg, en Belgique se garent sur les mêmes parkings que celles de Leiria et de Santarém. On croise des cousins qu'on n'a pas vus depuis un an. On parle deux langues dans la même phrase.
C'est un rendez-vous religieux, et c'est aussi un rendez-vous de famille. Les deux tiennent ensemble sans se gêner.
Y aller sans y croire
Beaucoup d'entre nous n'ont pas la foi de leurs parents. Ils y vont quand même.
Pour accompagner une mère qui n'ose plus conduire. Pour tenir une promesse qui n'était pas la leur. Pour retrouver un lieu de l'enfance, l'odeur de la cire chaude, le bruit des pas sur les dalles.
Il y a une forme de saudade là -dedans. Pas le manque d'un pays, le manque des gens qui y priaient avant nous.
Fátima est devenue ce qu'est devenu le Galo de Barcelos dans les cuisines : un signe qu'on garde, même quand on ne saurait plus dire exactement pourquoi.
Un creux de colline où trois enfants gardaient des bêtes, et où l'on va toujours, cent ans plus tard, en famille, en voiture, avec des bougies dans le coffre.